Pas bouger

Pas bouger, il m’a dit pas bouger et d’un geste saccadé j’ai obtempéré, j’ai trouvé ma pose, figé, la jambe étirée, le buste rabaissé, pas vraiment à mon avantage, mais esthétique à coup sûr je le suis. Avec lui… Il m’a voulu ainsi. Pas de cris, pas de pleurs, je reste tel qu’il l’a décidé, au petit bonheur, un coup de pinceau sur la gueule pour m’écraser la bouille, deux trois couleurs, je ne ressemble à rien et je ressemble à tout, exactement ce qu’il désirait sans vouloir l’avouer explicitement, toucher l’universel, dira-t-il ensuite, pour faire des concepts et pavaner sur mon dos. Je ne craque pas des os, je ne risque pas le tour de rein, je suis aussi souple que son coup de fusain, mais je me sens quand même… exploité oui, je tiens à le dire. Il m’a fait avec un bout de cendre, puis a craché sur le bout de ses doigts avant de me poser sur la toile. La tendresse de ses coups de pinceau n’a ensuite rien pu y faire, impossible de redresser la barre, le mal était fait. Mais je résiste et il est fier de son coup. La beauté elle est là, qui surgit dans mon mouvement féroce pour ne pas accepter, pour me rebeller, pour retrouver ma dignité. Je suis au centre de son tableau, et c’est le seul cadeau qu’il m’a fait. Il a mis un prix sur l’étiquette, m’a affiché dans sa galerie, m’a verni sous des compliments faussés par des bulles de champagne hypocrites. Un jour viendra, quelqu’un me verra et je lui taperai dans l’œil. Il lui faudra donner beaucoup d’argent pour me prendre. Un collectionneur véritable, je l’espère, un amateur d’art, pas un mateur dévoyé. Il mettra le paquet pour m’avoir sous ses yeux, à demeure. J’espère juste qu’il m’aimera, celui-là.

N.T.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Pas bouger

  1. guidru dit :

    C’est effrayant de se laisser aller à imaginer que nos textes puissent éprouver des choses du même ordre que ton tableau… J’essaierai de leur être plus reconnaissant à l’avenir.
    PS : tu m’impressionnes toujours plus, des fois je sens même percer une pointe de jalousie… Bravo, enfoiré !

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  2. granmocassin dit :

    Oui, c’est un plaidoyer pour aimer nos personnages!
    PS: Merci, c’est la première fois qu’on me traite d’enfoiré avec autant de délicatesse.
    Mais tu n’es pas mal aussi dans le genre 😉

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  3. atelierlel dit :

    Il me semble que les propositions qui vont vers des fragments mènent à des textes plus aboutis… Quant à aimer ses personnages, Kurt Vonnegut, dans ses conseils aux candidats à l’écriture de nouvelles, disait ça : « Sois sadique. Peu importe si tu as des personnages sympas et innocents, fais en sorte que des trucs horribles et affreux leur arrivent et te permettent d’illustrer qui ils sont. »

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  4. granmocassin dit :

    Stephen King dit aussi qu’il faut tuer ses petites poupées (en parlant de ses personnages féminins principaux qui subissent souvent un traitement cruel), c’est sûr que le tragique permet de faire ressortir des choses que le bonheur dilue totalement (les nouvelles de l’ami Jack London sont aussi un très bon exemple). Quel que soit le sort qu’on réserve à ses personnages, je crois qu’il faut en aimer quelques uns, surtout nos héros, même si on les dézingue après. C’est surtout vrai pour les romans. On peut se permettre dans une nouvelle de suivre un type ridicule, ou très con, mais sur la longueur ça craint. Les séries tv ont même pris le parti de nous faire aimer des types a priori détestables par leurs actions (tueur en série, dealer etc…),
    Du point de vue de l’écriture, si l’on occulte l’aspect réception pour ne retenir que l’acte même d’écrire, aimer nos personnages est intéressant car les personnages prennent forcément un tour symbolique et intime par rapport à notre propre psyché. Je pense que l’on mêle forcément à la glaise un peu de notre propre matière.
    waouh j’ai beaucoup causé sur ce post, j’avoue… Il y a matière à échanger aussi, cette citation Eric est très stimulante.

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  5. puigfab dit :

    Que dire de Balzac dans « Le chef-d’oeuvre inconnu » de l’amour qu’il porte à son personnage ? Le grand peintre Frenhofer en quête de la représentation de la beauté idéale et absolue de la Belle Noiseuse finit par se suicider car personne, à part lui, ne voit la perfection du corps peint : les autres n’aperçoivent dans sa toile achevée qu’une petite partie d’un pied magnifique perdu dans une bouillie de couleurs… L’impossibilité pour un créateur de représenter le vivant dans toute sa beauté ! Alors oui, face à l’impossible, mieux vaut le dézinguer !

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