Le corps et l’avion

Les abysses

L’homme n’est plus qu’un corps, l’avion une épave ballottée par les courants des abysses.

Lorsqu’un courant fort survient, le corps jadis attaché, le froc baissé jusqu’aux chevilles, déploie sa fragilité en toute aisance, tournoie comme si c’était de joie, pour se fixer là où le hasard a décrété.

Cette fois, à ce courant fort-là, sa bouche adhère à un hublot d’une succion involontaire de ses lèvres ; son sexe à un autre hublot par le col collant de sel de son prépuce. Les deux partagent le même sort, celui de la lamproie : s’il y avait une autre fois après celle-là, le corps ainsi présenté ne céderait pas.

Seulement les deux yeux jaunes et visqueux qui rôdent toujours s’approchent du premier hublot. La confrontation tourne court face aux yeux morts, car elle est déjà gagnée depuis longtemps, et les yeux jaunes et visqueux se dirigent de suite vers l’autre hublot pour briser sa vitre d’un violent coup de gueule et arracher dans la seconde suivante le sexe d’une morsure comme ils le feraient avec un pouce.

La vessie

La vessie est pleine, presque débordante avec cette pression de la ceinture de son siège. L’homme titube jusqu’aux toilettes et espère un instant ne pas subir ces mêmes courants latéraux, l’homme espère ne pas pisser à côté.

Au-dessus de la lunette qui ressemble à quelque cible lointaine, il prie pour la première fois, à sa manière bien entendu car il ne sait pas. Au moment de relâcher toute pression de son corps, il sent le miracle arriver et ouvre sa bouche pour feindre la surprise. Alors qu’une forte dépression inattendue aspire tout l’appareil vers le bas et contraint la gravité à s’inverser, sa pisse se met à s’écouler dans sa bouche, de la première jusqu’à la dernière goutte, laissant intacte l’hygiène de la lunette. Il se dit : « Au moins ma bouche et mon sexe se seront associés dans un même but une fois avant la fin… »

L’impact avec la surface des eaux s’avère évidemment d’une brutalité inusitée pour lui, mais il s’étonne avant tout des hublots qui ont résisté aux chocs.

C’est alors que les yeux jaunes et visqueux apparaissent à travers ces ouvertures préservées.

La coquille fœtale

L’homme rêve. Son corps adhère à une coquille fœtale qui le soumet aux aléas de ses mouvements, le fait tournoyer comme si c’était de joie, le libère de l’obligation de contracter ses muscles pour se déplacer.

Mais la coquille fœtale interrompt brusquement sa course et resserre sa courbure jusqu’à sa plus extrême limite : dans telle conformation, la bouche et le sexe de l’homme se touchent. Prise d’une évidence, la bouche saisit et suçote le sexe comme s’il s’agissait d’un pouce.

Les yeux jaunes et visqueux de sa mère apparaissent.

G.C.

Cet article a été publié dans Saison 1 (2015-2016). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Le corps et l’avion

  1. atelierjpm dit :

    Amusant, le premier fragment traite le personnage exactement comme je le fais avec les personnages vivants de mon texte en cours !

    J'aime

  2. puigfab dit :

    Ferait la joie d’un psychanalyste ! 🙂 Les yeux visqueux de la mère, le sexe dévoré… plongée apocalyptique dans un bain amniotique…? univers fantasmatique aérien et abyssal !!

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s